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Trouver ses communautés - 12 au 18 novembre

Entretien - Lynne Sachs

Entretien avec Lynne Sachs, cinéaste de Film About a Father Who, présenté dans la section Trouver ses communautés disponible du 12 au 18 novembre.

Vous avez commencé à tourner certaines des images du film il y a plus de 30 ans. Saviez-vous à l’époque que vous vouliez faire un film sur votre père? Pourquoi a-t-il fallu 30 ans pour terminer ce projet?

Au début des années 1990, j’ai décidé de consacrer une partie de ma carrière au documentaire, et l’autre au cinéma expérimental. Certains textes critiques et théoriques sur le cinéma documentaire m’avaient beaucoup émue, et j’ai réalisé que je devais renverser la tendance du genre à regarder la vie des autres, en braquant ma caméra sur moi-même. C’est avec ce défi en tête que j’ai décidé de faire un film avec et sur mon père. À l’époque, j’étais moitié fascinée, moitié perplexe quand j’observais la manière indépendante, iconoclaste et secrète qu’il avait de mener sa vie. Quand je lui ai dit que je faisais un film sur lui, il a semblé intrigué, et on a commencé le projet. Mais la « production » n’a pas été aisée : j’arrêtais et je recommençais tous les ans. Quand on tient une caméra, on se retrouve parfois à découvrir plus de choses qu’on ne le voudrait.

Comment votre père et le reste de votre famille ont-ils perçu le projet?

C’est drôle, je pense que l’idée d’être la « star » d’un film plaît à beaucoup de gens aujourd’hui. Mon père a toujours eu l’air d’apprécier la caméra. Il aimait tellement être filmé qu’il me disait des choses très hollywoodiennes, comme : « Dépêche-toi, Lynne, il commence à faire sombre!» De toute évidence, on vit dans une société tellement dominée par les images que les gens sont de plus en plus conscients de leur image publique. C’est plutôt dans le domaine du son, et en particulier de la voix, qu’on parvient à trouver une forme d’intimité, de sincérité et d’introspection. Comme vous le voyez dans le film, mon père faisait très attention à ce qu’il disait, ou plus exactement, à ce qu’il pouvait dire, sur ses propres sentiments. C’est peut-être un trait générationnel assez commun chez les hommes de son âge. Mais je n’aime pas du tout faire ce genre de commentaire cliché sur le genre.
En ce qui concerne mes huit frères et sœurs, je me suis rendu compte qu’il était plus productif d’éteindre ma caméra et de m’asseoir en tête à tête avec chacun d’entre eux, dans le noir total, avec juste mon micro et mon enregistreur. Le regard d’une cinéaste fonctionne comme un miroir pour les gens qui sont filmés, que ceux-ci soient les sujets d’un documentaire ou des acteurs dans un film de fiction. Éteindre la lumière a été crucial pour parvenir à plus de profondeur.

Les images que vous avez tournées proviennent de toutes sortes de supports (pellicule, vidéo, numérique…), mais vous parvenez à en faire un ensemble tout à fait esthétique. Cela a-t-il été difficile?

Contrairement aux peintres, les cinéastes doivent s’adapter à des technologies en perpétuel changement. En ce qui me concerne, il y a quand même des choses qui ne changent pas. J’utilise la même caméra Bolex 16 mm sans son depuis 1987. Mais mes caméras vidéo changent quasiment tous les deux ans : VHS, Hi8, MiniDV, numérique haute définition, téléphone cellulaire… Mon film est une sorte de document archéologique des changements technologiques. L’image reflète le passage du temps, tant en termes de contexte que de texture. Mais contrairement à la technologie, nous, les sujets, restons les mêmes : simplement, nous vieillissons, au même rythme, jour après jour. J’ai décidé de monter le film avec Rebecca Shapass, une formidable artiste et réalisatrice que j’ai eue comme étudiante il y a quelques années. Dans mon studio, on a observé le vieillissement de la texture des images, et celui de nos corps, sur une période de 30 ans. Ça a été très difficile pour moi, tant personnellement qu’esthétiquement. Mais c’était essentiel de partager les histoires du film avec quelqu’un qui ait du recul par rapport à tout ça, et qui ne porte pas de jugement. De plus, Rebecca, qui est dans la mi-vingtaine, parvenait à voir la beauté des images plus anciennes et à apprécier l’aspect rafraîchissant des rides non numériques! Nous avons passé la première année à monter 12 films expérimentaux distincts qui avaient chacun leur propre forme intérieure et leur propre structure. La deuxième année, on a tout déconstruit et on a reconstruit un seul long métrage.

Votre regard sur votre père est très lucide, mais vous ne portez jamais de jugement sur lui, ce qui est à mon avis l’une des grandes forces du film. Était-ce un équilibre difficile à trouver?

Votre question est cruciale, car elle suggère les craintes et les difficultés qui ont à la fois nourri ma démarche et arrêté mes élans. Il fallait faire une place au sein du film pour ma propre narration, qui exprime honnêtement ma colère et mon pardon. Certains montages allaient trop loin dans une direction, et d’autres dans la direction contraire. J’ai terminé mon film au moment où de nombreuses femmes faisaient face à ce que leurs relations avec des hommes signifiaient. Ce genre d’introspection demande de trouver une stratégie qui permette plusieurs attitudes simultanées : résister à l’envie d’oublier, être honnête envers nos propres récits, et aller de l’avant.

Vous ignorez peut-être encore qui votre père est réellement, mais qu’avez-vous appris à propos des liens familiaux en faisant ce film?

Honnêtement, j’ai beaucoup appris sur les traces que la famille laisse sur nous grâce au public de Film About A Father Who. Bien que je n’aie eu que trois occasions d’interaction physique avec le public depuis la première, j’ai reçu plus de commentaires écrits que jamais (à travers mon site lynnesachs.com). Les projections et les séances de questions-réponses virtuelles, ainsi que ce type d’entrevue écrite, font partie de notre quotidien en ce moment : les spectateurs regardent des films et cherchent des manières d’interagir « en tête à tête » avec leurs auteurs. J’ai trouvé ça fantastique. À ma grande surprise, à peu près autant d’hommes que de femmes m’ont écrit, et tous m’écrivaient pour dire que mon film les aidait à réfléchir à la manière dont leurs parents les ont marqués pendant leur enfance, et plus tard comme adulte. Ça, pour moi, c’est plus important que le fait qu’ils aient appris quelque chose sur moi ou ma famille. Je n’ai jamais voulu faire un exposé, mais plutôt un essai visuel, une expérience de cinéma de 74 min qui aide les gens à réfléchir à leur propre vie et à leurs relations.

C’était comment de faire la première du film à Slamdance, à Park City, où vit votre père? C’était aussi l’un des derniers festivals « physiques » avant la pandémie?

Je vais vous raconter une anecdote. En décembre 2019, Paul Rachman, l’un des fondateurs et directeurs de Slamdance, m’a appelée depuis son auto à Los Angeles. Il m’a dit que mon film avait non seulement été sélectionné au festival, mais qu’ils voulaient en faire le film d’ouverture. Ma première réaction a été l’enthousiasme, mais j’ai vite commencé à avoir peur et à m’inquiéter, exactement pour les raisons que vous mentionnez. Paul a passé les jours suivants à me convaincre que Slamdance serait l’endroit parfait où faire ma première. Et c’était vrai. Des centaines de gens sont venus aux deux projections, et une troisième projection a même été ajoutée. Mais surtout, le public était très diversifié : il y avait des amis de la famille, des gens qui étaient là pour Sundance, des cinéphiles qui viennent à Park City tous les ans, des critiques de cinéma, et des directeurs de festivals. Bien entendu, j’ai eu des conversations intenses avec des gens qui connaissaient mon père depuis des dizaines d’années, mais qui découvraient subitement des aspects probablement choquants de sa vie personnelle très compliquée. J’ai aussi eu la chance de parler à des critiques, des auteurs de baladodiffusions, et des blogueuses féministes. Mon père, qui a 84 ans à présent et qui passe l’hiver dans un endroit plus chaud, est venu à New York pour la deuxième projection du film au Documentary Fortnight du MoMA. Il a exprimé un léger regret pour la souffrance que certains de ses choix ont causée, mais c’est la vie qu’il a choisie, et il assume.

Voulez-vous ajouter quelque chose?

J’aurais beaucoup aimé venir à Montréal en voiture ou par avion. La seule fois où j’y suis allée, c’était pour Expo 67 et j’avais six ans! J’avais adoré les expositions, surtout le Pavillon de l’Association de téléphonie du Canada, où il y avait un écran de cinéma de 360 degrés qui entourait les visiteurs. Je viens de faire une recherche à son sujet et j’ai découvert qu’il avait été conçu par une architecte de la Saskatchewan nommée Doris Brown. C’est très cool, surtout pour l’époque! Je devrais aussi ajouter que je me suis perdue à l’Expo pendant toute une journée. Mes parents ont fini par me retrouver au poste de police. Bizarrement, je n’avais pas vraiment réalisé que je m’étais perdue, jusqu’à ce qu’ils arrivent avec un air très soulagé…

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