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Explorer la nature - 12 au 18 novembre

Entretien - Laura Huertas Millán

Entretien avec Laura Huertas Millán, cinéaste de Jiíbie présenté dans la section Explorer la nature disponible du 12 au 18 novembre

Comment avez-vous développé ce film avec la communauté amazonienne Muina-Muruí?

Le film fait partie d’une série de films autour de la plante de coca, série que j’ai commencée en 2011 après avoir rencontré Cristobal Gomez Abel (membre de cette communauté). Cette série s’est développée aussi à travers une longue recherche développée entre la Colombie, les Etats-Unis et la France sur des formes d’anti-ethnographie et d’ethnographies alternatives. Très vite après notre rencontre, Cristobal et moi avons développé une conversation autour des usages contrastés de la plante dans cette partie de l’Amazonie (la triple frontière entre la Colombie, le Brésil et le Pérou), entre l’usage traditionnel dans les communautés indigènes à des fins spirituelles et politiques, et la transformation en cocaïne dans le circuit clandestin et extractiviste du commerce de la drogue. Cristobal a vécu de très près l’arrivée des barons de la drogue dans la région au début des années 80, il a été témoin de ses violences et de ses ravages. Pour lui, la cocaïne représente le détournement et l’appropriation d’une plante qui est sacrée dont le pouvoir principal est de pacifier. Aujourd’hui, il milite et enseigne à ses descendants l’usage indigène de la plante, l’ingestion rituel du mambe (la poudre verte faite avec la plante de la coca) à des fins transcendantales, non récréatives. Pour Jíibie, Cristobal a suggéré que nous travaillions avec sa famille (son beau-frère, et neveux qui apparaissent dans le film) et le film a été tourné chez eux. Je pense que le film évoque plus cette micro-communauté familiale, construite autour du rituel quotidien de la fabrication du mambe et sa cosmogonie, que la communauté Muina-Murui dans sa totalité. Je n’ai pas la prétention de dire que le film soit le résultat d’une collaboration avec la communauté en dehors de Cristobal et de sa famille, et je ne voudrais pas parler à la place d’un groupe qui dépasse la famille de Cristobal, où plusieurs histoires différentes et complexes s’entrelacent, ayant leur propre souveraineté. Le dialogue avec Cristobal se poursuit toujours, et le film je pense est le reflet de cette conversation, bien qu’il soit par ailleurs une recherche cinématographique, qui par sa spécificité la dépasse aussi par moments, et construit un espace tiers.

Dans La Libertad, vous aviez filmé un groupe de femmes autochtones au Mexique; ici ce sont les hommes uniquement qui pratiquent le rituel de fabrication de la poudre de coca. Que vouliez-vous faire ressortir à travers l’observation de ce groupe social?

La conquête et la colonisation des Amériques a été, est encore, marquée par une répression hétéro-normative et raciale des genres et des sexualités d’une extrême violence. En Colombie, c’est à peine normal que les dynamiques de genre au sein des communautés indigènes soient de l’ordre du privé dans chaque communauté, et je pense sincèrement que vue la violence en provenance de l’état et d’une culture raciste, d’extrême droite, encore très présente envers les dissidences de genre, il soit nécessaire de se protéger. Aussi je prends avec recul les catégorisations hommes/femmes dans les contextes de ce type, d’une part car je ne crois pas à la binarité hétéro-normative des genres. D’autre part car je pense que depuis ma perspective, en tant que mestiza, en Amazonie perçue comme blanche ou au Mexique comme güera, je n’ai pas accès à toute la complexité de ces constructions de genre et c’est légitime que ça soit ainsi. Enfin, dans des contextes de différence culturelle aussi marquée, dire « homme » ou « femme » ne veut pas dire la même chose pour tout.te.s. ; les constructions sociales et historiques autour du genre ne sont pas les mêmes. Donc ce que je vais dire quant à ce sujet est à prendre avec délicatesse, ce sont des hypothèses ancrées dans le dialogue avec les personnes qui apparaissent dans les films, et d’autres hors cadre qui ont écrit ou fait des recherches sur le sujet - ici l’approche de genre doit rester à mon avis dans une forme trouble, non définitive.

Dans le film le rituel est fait par des hommes, car pour des raisons intrinsèques à la communauté, ce sont les hommes qui sont en charge du soin de la plante de la coca. Ce sont eux qui la plantent, la font grandir, la récoltent, font le mambe, et la consomment. Les femmes sont en charge d’autres entités de pouvoir, mais la coca est une entité féminine, et comme le mythe évoqué dans le film le raconte, elle porte des enseignements depuis une forme d’altérité, de complémentarité.

Ici, aucune volonté de ma part de porter un jugement sur la possible « genrification » du rituel que je filme, pour les raisons évoquées antérieurement. Cependant, si l’on veut lier les deux démarches différentes de mes deux films, il y a en commun une forme de dénaturalisation à travers le cinéma. En regardant ces activités, évoquées par la question, j’essaye de démonter des stéréotypes qui sont pris pour acquis : dans La Libertad, j’ai voulu représenter le tissage comme un travail spéculatif au sein d’une famille non-occidentale et non hétéro-normative. Dans Jíibie, l’activité de la fabrication de la coca défie les clichés et stigmates si présents autour de la cocaïne en Colombie. Cette guerre-là existe certes, mais elle ne peut pas monopoliser toutes les représentations de notre nation, constituée elles-mêmes d’une grande diversité de peuples qui utilisent la plante d’autres manières.

Il y a au centre de ce rituel l’idée que la plante de coca n’est pas un produit mais plutôt une personne : pouvez-vous expliquer le rôle social que tient la plante au sein de cette communauté?

Par des moyens cinématographiques, la possibilité d’allier parole et image, sons et raccords, le film propose une immersion sensorielle qui s’appuie sur ce que Cristobal nous transmettait sur le mambe pendant le tournage. A savoir, que la coca est une entité sacrée, féminine, une plante de pouvoir, qui permet d’articuler la parole et le vivre ensemble. Nous avons parlé de la plante comme d’une personne et d’un sujet de droit, et non pas comme un objet de consommation. Ainsi le film se construit autour des sensations autour d’éléments en rapport avec le monde invisible, le feu, les cendres, l’eau, le souffle, qui sont d’ailleurs les éléments essentiels à la fabrication de la poudre. J’essayais d’accompagner avec la caméra le moment de transmission de cette parole ineffable, et la fabrication du mambe qui est en soi un rituel.

Cristobal a beaucoup insisté sur la façon dont la coca donne et doit recevoir, elle doit être vénérée, elle peut aussi châtier. Dans le film, la petite fille du mythe explique à son père que cette poudre verte est la moelle épinière d’une nouvelle nation qui réfléchit, qui s’entre-aide. Ceux qui ne l’acceptent pas sont transformés en perroquets ou en animaux verts – et à chaque fois que j’y pense, je ne peux m’empêcher de penser aux militaires, et leurs camouflages verts ! ­— ceux qui l’acceptent sont des cultivateurs, au sens propre et figuré, ils créent une culture.

Ce rôle sacré est à l’opposé de l’exploitation de la coca qui s’est développée avec l’arrivée des colons européens, qui ont non seulement détourné son usage, mais l’ont aussi réprimé. En quoi était-il important pour vous de mettre en valeur le rôle ancestral de la coca, toujours vivant aujourd’hui? Permet-il d’entrevoir un autre rapport à la nature?

Oui, en effet, il y a deux éléments essentiels pour moi dans le fait de raconter cette histoire.

D’une part, comme je le disais antérieurement, dénaturaliser la diabolisation du psychotrope. La plante n’est pas une « mauvaise plante », car cela n’existe pas. Ce n’est pas la plante en elle-même qui doit être « éradiquée » comme le veulent les programmes politiques axés autour de la guerre antidrogue aujourd’hui en vigueur ; il faudrait plutôt en faire une alliée dans la réflexion et la législation de ses usages. Ainsi le film s’ouvre sur des panneaux textes qui évoquent l’histoire de la prohibition : le chroniqueur métisse Inca Garcilaso de la Vega rapporte déjà au XVIIe siècle la façon dont les Espagnols présents sur les terres Incas avaient monopolisé la plante à leur profit pour plus tard l’interdire avec des prétextes religieux. Le film évoque aussi dans son incipit la composition de la cocaïne qui, fait en dehors de tout cadre légale, est devenu le parangon du capitalisme extractiviste. Faire ce film, regarder la plante autrement, est important pour moi pour contribuer à l’effort collectif de nombreux artistes et intellectuel.le.s en Colombie et ailleurs, de penser nos rapports aux drogues autrement, de contribuer à un débat plus large contre la guerre antidrogue.

D’autre part, je pense qu’effectivement le binaire coca/cocaïne doit être complexifié, et qu’il reflète aussi nos impasses vis-vis des êtres et des subjectivités non-humain.e.s de cette planète. Les plantes sont trop souvent considérées comme des êtres sans intelligence ni subjectivité, des produits de consommation, alors que je pense que nous devrions les percevoir comme des sujets, des personnes juridiques, de droit, des agents politiques, des subjectivités, au même titre que d’autres personnes humaines et non-humaines. C’est le lien à la coca, à la forêt Amazonienne, et l’enseignement de Cristobal qui m’ont fait le ressentir ; j’essaye donc de transmettre ces émotions, ces ressentis, à travers le film.


À cause des violences liées au narcotrafic, l’image de la coca est aujourd’hui très chargée, tant en Colombie qu’au Mexique – une question que vous abordiez d’ailleurs déjà dans Le labyrinthe. Comment aborder un tel sujet dans toute sa complexité?

Il est impossible qu’une seule personne puisse raconter toute la complexité d’une histoire de plus de cinq cents ans si enracinée dans la colonisation. Mais nous sommes beaucoup à l’aborder depuis plusieurs fronts. En Colombie seulement, il y a une riche généalogie d’artistes et d’intellectuel.le.s travaillant avec/autour de la feuille/la plante de coca : Amado Villafaña, Miguel Angel Rojas, Barbara Santos, Diana Rico, Juan Alvaro Echeverri, Fernando Urbina Rangel, Wilson Diaz, pour n’en citer que quelques un.e.s... Les thématiques qui nous tiennent à cœur et que nous essayons de développer avec pondération et sensibilité résonnent dans d’autres géographies. En France où j’habite, les effets de la guerre antidrogues sont très concrets et s’abattent principalement sur les personnes racisées et précaires. Ces thématiques sont tout aussi importantes ici. Pour ma part il est donc important de pouvoir réfléchir à ces questions depuis ma double culture, depuis des géographies plurielles, en étant attentive aux débats collectifs, et en l’abordant depuis un cinéma qui tente d’inventer de nouveaux outils de langage pour ressentir le monde autrement, pour renouveler un lien non-violent avec la nature.

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