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Survivre à la violence - 26 novembre au 2 décembre

Entretien - Iryna Tsilyk

Entretien avec Iryna Tsilyk cinéaste de The Earth is Blue as an Orange présenté dans la section Survivire à la violence, disponible du 26 novembre au 2 décembre.

Qu’est-ce qui vous a amenée à faire un film sur cette famille et sur la guerre au Donbas? Quel a été le point de départ du projet?

Vous savez, je suis débutante en cinéma documentaire. Avant, je faisais des courts métrages de fiction, puis je suis passée de l’autre côté. Ça a été tout un défi pour moi de filmer des vraies personnes. J’avais l’habitude de tout contrôler, et soudain, j’ai découvert que mon film était une matière vivante, que je devais sentir et suivre avec prudence. J’ai commencé par réaliser deux courts métrages documentaires pour le projet Invisible Battalion, sur la place des femmes dans la guerre. Ça a été une expérience très particulière pour moi. Ensuite, ce premier projet de long métrage, The Earth Is Blue As An Orange, est arrivé dans ma vie, et cette expérience-là a été encore plus spéciale.

Ça a été un long parcours : nous avons passé deux ans et demi à faire ce film. Tout a commencé avec l’idée de la productrice ukrainienne Anna Kapustina de faire un film de groupe qui ferait le portrait d’adolescents vivant en zone de guerre et essayant d’y tourner un film. Il y a un projet génial en Ukraine qui s’appelle le «Bus jaune», où différents professionnels du milieu organisent des ateliers de cinéma pour les enfants qui se trouvent près de la ligne de front. Nous voulions faire un film sur ces enfants. Mais ce concept n’a pas vraiment marché. Apparemment, je n’avais pas assez d’expérience et je ne savais pas trop comment créer une histoire solide à partir de différentes lignes narratives. Ou peut-être juste que le choix des protagonistes ne marchait pas. J’étais perdue. C’est alors que deux sœurs, Myroslava et Anastasia Trofymchuk, qui participaient aux ateliers, nous ont invitées moi et mon équipe dans leur maison située à Krasnohorivka, une petite ville dans la région de Donetsk. Nous y sommes allées et avons rencontré leur mère Hanna et leurs deux frères, et nous y avons tout de suite senti une ambiance très spéciale. J’ai décidé d’observer la vie de cette famille et de faire un film beaucoup plus intime.

C’est effectivement un film très intime. Comment votre relation et votre collaboration se sont-elles déroulées au cours du processus créatif?

Dès le départ, nos protagonistes étaient très ouverts. Ça venait aussi du fait qu’ils connaissaient le processus d’un tournage et qu’ils adoraient le cinéma. Mon équipe et moi étions également ouvertes et chaleureuses, car je crois que certaines choses précieuses ne peuvent naître que de l’amour. Mais bien sûr, il y a aussi eu des obstacles et même de petites disputes. Je pense que c’est normal et que toute relation est impossible sans ces hauts et ces bas émotionnels. Mon équipe et moi sommes revenues régulièrement à Krasnohorivka pendant une année, et nous avons vécu avec la famille, dans leur maison, comme dans une commune. On cuisinait ensemble, on parlait de tout et de rien, et les tournages faisaient simplement partie de notre mode de communication. Je pense que parfois Hanna et ses enfants en avaient assez. Mais nous sommes devenus amis. Et j’espère sincèrement qu’ils ne regrettent pas de nous avoir laissés entrer dans leur vie.

Comment le film réalisé par la famille en est-il venu à prendre une place si importante dans votre propre film? Pourriez-vous revenir sur l’aspect symbolique que ce film dans le film a pris au cœur de votre démarche?

La question la plus difficile, pour tout cinéaste, c’est «De quoi parle mon film?». Surtout quand on est milieu du processus. Je me souviens de mes doutes : il y avait tellement de chemins que je pouvais prendre et je ne savais pas lequel choisir. Je pouvais me concentrer sur la vie quotidienne de mes protagonistes, car c’est très intéressant d’observer la vie des civils en zone de guerre. Je pouvais aussi me concentrer sur Hanna, la mère, et raconter l’histoire d’une femme forte qui porte énormément de choses sur ses épaules, et ne se contente pas juste de faire survivre ses enfants, mais leur apprend aussi à profiter de la vie. Il y avait une quantité d’histoires différentes que je pouvais raconter à partir de la vie de ces gens. Mais leur passion pour le cinéma avait quelque chose de vraiment unique. Je me souviens de ma conversation avec la réalisatrice Aliona van der Horst, qui était mentor à l’école d’été de IDFA, à laquelle le film a participé. C’est elle qui la première m’a fait prendre conscience que je devrais probablement aller dans cette direction. «Il y a déjà tellement de films sur la guerre en Ukraine, m’a-t-elle dit. Mais je n’en ai vu aucun sur des gens qui vivent dans la zone de guerre et font un film sur leur vie. Ça, c’est unique». Et elle avait raison.

Le cinéma et la création sont une manière d’exorciser la réalité, et peut-être même de guérir. Est-ce ce que la famille faisait, de manière intuitive? Et qu’est-ce que le film vous a apporté à vous?

Nous avons beaucoup changé au cours des six années et demie passées, c’est-à-dire depuis le début de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. J’ai observé beaucoup de métamorphoses autour de moi. L’art est-il encore une force en temps de guerre?? La littérature et le cinéma ne servent pas à grand-chose face aux balles. Mais l’art reste une force. J’ai vu par exemple la poésie rapprocher les gens quand j’ai pris part à des lectures sur la ligne de front : les locaux pleuraient et riaient, et ils étaient tout aussi ouverts au dialogue que nous. J’ai aussi vu mon mari écrivain devenir un soldat et combattre le trouble de stress post-traumatique avec l’écriture. J’ai vu de nombreux soldats et de nombreux civils chercher quelque chose qui les aiderait, et je pense que toute personne sur la terre a besoin de certaines choses essentielles : une famille, des amis, de l’amour, de l’art, etc.

Aujourd’hui, la planète entière est aux prises avec la pandémie. Combien de personnes sont-elles indéfiniment emprisonnées dans leur appartement? Comment pouvons-nous survivre? Nous pouvons poser la question aux protagonistes de The Earth Is Blue As An Orange. Ça fait un an qu’ils dorment dans le sous-sol de leur maison toutes les nuits. Ils doivent toujours faire attention et se souvenir que le danger n’est jamais loin. Mais ça ne les empêche pas de rire, de jouer de la musique, de regarder ou de faire des films, et de se battre pour avoir une vie normale. Donc je pense que vous, moi et tout le monde avons ce superpouvoir de profiter de la vie même dans ces circonstances très difficiles.

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